En route pour Thiaumont - 6ème partie
Nous fûmes peu après relevés et ramenés sur une ligne de repli. Mais la compagnie était sans nouvelles de l'une de ses sections qui ne l’avait pas rejoint. Était-elle restée prisonnière ou totalement anéantie ? Le lieutenant décida de la faire rechercher et demanda pour cela des volontaires. Le soldat Lapart fût le premier à se proposer. Parmi les sous-officiers, ce fût un cas de conscience et j'avoue que j’eus un moment d'hésitation. Mais la patrouille fût constituée sans moi. Elle s'éloigna dans l'angoisse de tous... et elle revint quelques heures plus tard avec la section égarée. La descente des lignes se passe sans trop d’histoire et fût un soulagement certain. En passant devant les batteries d'artillerie, nous ne pouvions dissimuler une fierté qui nous était peut-être permise. Eux aussi, les artilleurs, menaient une vie dure et dangereuse. Ils restaient plus longtemps en position et supportaient des pertes sévères mais nous descendions des premières lignes. Nous avions vu de près et repoussé les Allemands. Cela semblait permettre une sorte de gloriole et ceux-là que nous croisions près de leurs batteries ne nous ménageaient certes pas leur pitié... accompagnée de respect.
Un peu de calme avant de repartir sous la mitraille
Dans un petit patelin au repos, nous avons repris force et courage. Il y eut une prise d'armes avec musique militaire et défilé. Devant tout le régiment rassemblé furent proclamées des récompenses et remises de décorations. Mon ami Lapart reçut la croix de guerre avec palme, citation à l'ordre de l'armée. Pour moi, j’eus une autre citation : « a secondé son commandant de compagnie dans la transmission des ordres... » et je portais une deuxième étoile sur ma croix de guerre. Puis je fus proposé pour aller à Saint-Maixent suivre les cours des élèves officiers. Je peux dire que pour moi la guerre était finie, car du fait de cette désignation tardive, je ne rejoignis le régiment avec mes galons d'aspirant que pour courir au-devant de la victoire et partager en Alsace la joie délirante des populations qui fêtaient la Patrie retrouvée. Mais lors de mon départ pour gagner dans les Deux-Sèvres, Niort et Saint-Maixent, très loin du champ de bataille, la partie n'était pas gagnée d'avance. Les violentes contre-attaques du Chemin des Dames et la percée du front par les Allemands avaient fait craindre le pire. De larges brèches avaient été ouvertes vers Noyons et Montdidier et atteignaient une profondeur de près de 60 km. Ce n'est qu'à partir du mois de mars 1918 et surtout en juillet que se dessina puis se confirma le total retournement de situation. Le commandement unique des armées alliées sous les ordres du Maréchal Foch, permettant par de savantes manoeuvres de renouveler le miracle de la Marne, conduisit à la victoire finale. J'avais non sans regret laissé mon frère Joseph dans le régiment que j'avais quitté. Lui participa aux coups de boutoir successifs en se dépassant comme il savait le faire et en accumulant actions d'éclats et citations. Une fois encore, ils s’en sortit sain et sauf.
Curel - 16 Juillet 1916